John Cage était un compositeur américain et un théoricien de la musique qui a marqué le paysage musical du XXᵉ siècle de multiples manières. Il a été un pionnier de la musique indéterminée, de la musique électroacoustique et de l’usage non conventionnel des instruments de musique. Il a évolué au sein d’un cadre artistique beaucoup plus vaste, lié à l’évolution de l’art moderne au XXᵉ siècle. Son influence s’est étendue également à la danse : par exemple, il fut le compagnon de Merce Cunningham, danseur et chorégraphe majeur et très influent du siècle dernier. Je voudrais évoquer ici une œuvre particulière de John Cage, fondée sur l’indétermination et le hasard. Elle s’intitule Music of Changes. C'est une pièce pour piano – en réalité un long ensemble de pièces pour piano – écrite pour David Tudor, pianiste et ami de Cage, qui a diffusé bon nombre de ses œuvres. Le processus de composition de cette pièce repose sur des décisions prises à l’aide d’une méthode utilisant le Yi Jing, ce texte chinois de divination – très ancien – qui est appliqué à tous les paramètres musicaux de l’œuvre. Vous pouvez l’entendre dans le PowerPoint associé à cette vidéo, ou bien la chercher sur YouTube. Voyons comment la composition émerge de l’usage du Yi Jing pour établir des correspondances et guider les choix durant le processus de composition. Le Yi Jing est un texte qui décrit les combinaisons de 64 hexagrammes. Les hexagrammes – vous pouvez aussi les voir dans le Notebook associé à cette vidéo – sont des figures de six lignes formées soit de “yin” lignes brisées, soit de “yang” lignes continues, accompagnées de commentaires propres à chaque combinaison de ces hexagrammes. Il existe deux méthodes principales pour construire les lignes d’un hexagramme : l’usage de 50 tiges d’achillée ou celui de trois pièces de monnaie. Le processus est plus complexe qu’un simple tirage de nombre à partir des tiges ou des pièces. Certaines lignes sont qualifiées d’anciennes, ce qui implique qu’elles se transforment ensuite pour former un autre hexagramme. Et, comme je le disais, le texte associé à une combinaison donnée sert de base pour la divination, comme un oracle qui naît du hasard du tirage et de la construction de ces hexagrammes. Voici les hexagrammes sur cette diapositive. Pour cette œuvre, John Cage a utilisé les opérations aléatoires dérivées du Yi Jing afin de créer des tableaux pour les différents paramètres musicaux : un tableau pour les tempi, un pour les dynamiques, un pour les sons, un pour les silences, un pour les durées ou superpositions de sons variés. Grâce à ces tableaux, il a pu composer une œuvre notée de manière tout à fait traditionnelle, c’est‑à‑dire en utilisant l’écriture classique occidentale, bien que tous ces éléments proviennent de tirages aléatoires fondés sur le système du Yi Jing. Dans le Notebook, vous verrez que j’ai écrit une version logicielle du système divinatoire du Yi Jing, utilisée ensuite pour montrer comment, à partir de ce même procédé, on peut composer une musique dans l’esprit de Music of Changes. Voici quelques extraits des carnets originaux de Cage, où il répertorie différents hexagrammes et paramètres. C’est un moyen mnémotechnique pour associer ces paramètres à la partition. La procédure exacte de correspondance est décrite sur cette diapositive : il y a huit tableaux pour les sons et les silences, huit pour les durées, huit pour les amplitudes et un tableau unique pour les tempi et les couches contrapuntiques. Chaque tableau comporte huit lignes et huit colonnes, comme ici, et il existe des décisions pré‑compositionnelles à prendre : le tableau des sons contient des hauteurs isolées, des intervalles, des agrégats et des constellations, ou encore des combinaisons rythmiques. Cage utilise les douze sons de la gamme tempérée et effectue des choix analogues pour le rythme. Tout cela montre que cette composition repose entièrement sur des choix aléatoires issus du tirage des hexagrammes, et illustre le rôle essentiel du compositeur pour canaliser ce hasard dans une esthétique musicale cohérente. Ce n’est pas simplement jeter des dés et noter des chiffres ou des notes au hasard sur une portée : il y a tout un cadre méthodologique qui structure le processus et le rend complexe et intéressant. Voici deux exemples de transcriptions de ces tableaux sur des partitions : ici, les sons – c’est‑à‑dire les notes et leurs combinaisons – voici, par exemple, des figures rythmiques, différentes conformations que Cage utilise dans sa composition.